Ces objets qui nous relient aux autres

Texte : Adeline Rispal

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En quoi l’expérience de l’exposition enrichit-elle notre relation au monde ?

Dans le projet scénographique de la Cité de l’Économie et de la Monnaie (1) comme dans les autres, c’est la mécanique humaine complexe que nous essayons de mettre en lumière dans l’espace du musée. Cela a été l’occasion de réfléchir aux notions de VALEUR et d’ÉCHANGE et donc des liens qui nous unissent aux collections et, à travers elles, aux autres.

La confiance

De même que le système économique planétaire est basé sur la confiance en la valeur des échanges marchands, laquelle était fondée jusqu’à la première guerre mondiale sur l’or accumulé dans les réserves des États et l’est aujourd’hui sur la croissance de l’économie et l’équilibre des comptes des pays, on pourrait dire que le système patrimonial et muséal – et notamment occidental – est basé sur la confiance en l’authenticité des œuvres architecturales et artistiques et des productions humaines conservées et mises à la disposition du grand public dans les monuments et les musées.

On a vu en 1929 ce que la perte de confiance dans le système économique occidental pouvait engendrer et, encore récemment, le spectre de cette crise a plané sur nos têtes. Les États et institutions européennes et mondiales ne s’y sont pas trompées qui ont garanti le système pour enrayer ce qu’on nomme l’effet domino.

Qu’adviendrait-il dans le cas des collections des musées si nous apprenions qu’elles n’étaient plus toutes authentiques, mais que certaines étaient des faux ou des copies ?

Les propriétaires des collections publiques que sont les citoyens ne seraient-ils pas effrayés de voir leurs richesses envolées, leurs croyances en la grandeur de leur culture mise à mal par le doute ?

Les visiteurs continueraient-ils à faire la queue dans les plus grands musées du monde ou bien déserteraient-ils les monuments et les musées ?

Le marché de la copie se développerait-il, plus fructueux encore que le marché des originaux car touchant un public beaucoup plus large ?

Les conservateurs se convertiraient-ils en grands prêtres de l’industrie culturelle ou bien leur rôle serait-il limité à la conservation des quelques originaux maintenus en dehors du système marchand et qui seraient stockés dans des musées
d’originaux ?

Les États et les collectivités territoriales seraient-ils capables d’éviter l’effet
domino ? Seraient-ils critiqués pour avoir construit à grands frais des temples du faux ?

Ou bien seraient-ils félicités de dépenser moins en conservation préventive et en sécurité pour des objets qui n’en n’auraient plus besoin ?

Les institutions européennes et internationales devraient-elles exiger l’éradication des collections fautives et ainsi garantir ce que les États n’arriveraient pas à faire ? Ou bien assisteraient–t-elles à une redistribution complète du patrimoine authentique et faux à l’échelle planétaire au plus grand bonheur des pays dépossédés de leur patrimoine ?

Et nous, humains sur Terre, qu’adviendrait–il de notre relation symbolique à ces objets ?
Comment serions-nous en lien avec nos ancêtres, nos prédécesseurs ?
Comment aurions-nous les preuves de leur expérience qui nourrit la notre, comment aurions-nous accès à l’expression artistique de leurs doutes et de leurs souffrances qui nous aident à supporter les nôtres ?
Comment aurions-nous accès aux expressions d’autres cultures, à d’autres formes de pensée et de relation au monde ?
Pourrions-nous nous passer de la charge symbolique – de la valeur affective – que nous attribuons aux objets qui comptent pour nous ? Ou bien nous adapterions-nous à cette nouvelle donne en n’attachant pas davantage d’importance à une pipe neuve qu’à celle de notre défunt mari ?
Comment nos émotions s’y retrouveraient-elles dans ce dédale de vrai et de faux ?
Que faudrait-il inventer pour catalyser le sentiment d’appartenance à notre culture, le lien social de nos communautés ?

(1) Lorsque j’ai écrit ce texte fin 2010 pour la conférence de l’ICMAH à Shanghai “Original – Copy – Fake / On the significance of the object in history and archaeology museums”, dirigée par l’historienne et curator Marie-Paule Jungblut à la fin de sa présidence, nous étions en train de travailler sur un concours pour le musée de l’Économie et de la Monnaie pour la Banque de France à Paris.

CI-DESSOUS LE TEXTE COMPLET
( Plein écran et téléchargement ici )

Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves.
Seules les traces font rêver.
René Char

 

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