L’apport de la scénographie dans le processus d’acquisition des savoirs ? 2/3

Texte : André Giordan

© Studio Adeline Rispal / Philippe Barres
© Studio Adeline Rispal / Philippe Barres

La scénographie devient incontournable dans la conception d’une exposition, d’un musée ou d’un lieu de savoir. D’abord faut-il encore qu’elle existât vraiment au sein des productions ou a contrario qu’elle restât à sa place. Or le terme ne fait pas consensus sur le plan international. Nombre de vocables différents sont en usage selon les pays, les professions ou les projets.

Vous avez dit « scénographie » ...?

Les termes « scénographie » et « scénographe » en soi posent problème d’entrée. Certes l’origine du mot est ancienne, puisqu’elle remonte aux Grecs, pour lesquels la skênêgraphia était la « décoration de l’espace théâtral ». À la Renaissance, le terme se charge d’un deuxième sens, la scénographie devient l’art de représenter en perspective, pendant qu’il continue jusqu’à la fin du XIXème siècle à être associé à « l’art de peindre des décorations théâtrales » (Littré 1876).
Toujours à la fin du XIXème, le métier de « scénographe » fait son apparition dans les théâtres ; il désigne l’organisateur de l’espace théâtral. Ce n’est seulement qu’à partir des années 1980 que la pratique scénographique se diversifia, pour aborder le domaine de l’exposition, avec comme point de départ les expositions scientifiques ou de civilisation.
Faire exister la scénographie
Mais les adhérences à l’histoire restent inlassablement, nombre de dictionnaires, du petit Robert à Wikipedia, snobent encore ces termes ! Pour le Petit Robert, la scénographie reste « l’étude des aménagements matériels du théâtre » et la « technique de leur utilisation ». Quant à l’encyclopédie numérique, il faut préciser « scénographie d’exposition » pour la faire exister. De même, pour nombre d’expositions actuelles, sa présence n’est pas encore mentionnée ; on lui préfère d’autres termes qui recoupent certaines de ses sous-fonctions potentielles : « graphiste », « décorateur », « architecte d’intérieur », « concepteur du son », « de l’audiovisuel » ou « du numérique », etc…
Ces termes n’apparaissent pas non plus dans le Dictionnaire de muséologie lancé en 1993 sous la supervision d’André Desvallées en collaboration avec François Mairesse. Cette étude se veut pourtant un « travail monumental, résultat de plusieurs années de recherche, de questionnement, d’analyses, de révisions et de débats au sein du Comité international de muséologie de l’ICOM (ICOFOM) ». Cette organisation se consacre au développement de la « compréhension de la pratique et de la théorie muséale et du travail qui est effectué quotidiennement au sein des musées » (Desvallées et Mairesse 2010).
Cette étude préfère parler à son propos : « d’architecture muséale » qu’elle définit comme « l’art de concevoir et d’aménager ou de construire un espace destiné à abriter les fonctions spécifiques d’un musée et, plus particulièrement, celles d’exposition. » Limité au bâtiment à l’origine, il est précisé que ce domaine s’est intéressé ensuite à l’éclairage, puis à la structuration de l’espace d’exposition, puis à l’ensemble du disposition muséal.

…ou « muséographie » …?

 

Dans le même temps, d’autres auteurs préfèrent dénommer plus fréquemment ce domaine la « muséographie » (Davallon 1999, Martin-Payen 2003, Desvallées et Mairesse 2010). Ce terme a fait son apparition dès le XVIIIeme siècle (Neickel, 1727). Pendant très longtemps, il a désigné la description du contenu d’un musée. Le muséographe effectuait la recherche des sources documentaires des objets ou des œuvres. On retrouve encore ce sens dans la langue russe (Desvallées et Mairesse 2010). Progressivement, à la fin du XIXème, la muséographie recouvre l’ensemble des techniques muséales, de la conservation, la restauration, la sécurité au soclage et à l’accrochage.
A partir des années 80, la muséographie a tendance, du moins en français, à désigner « l’art (ou les techniques) de la mise en exposition » On parle ainsi de «programme muséographique ». Il concerne à la fois la définition « des contenus de l’exposition et ses impératifs, ainsi que l’ensemble des liens fonctionnels entre les espaces d’exposition et les autres espaces du musée » Desvallées et Mairesse 2010). Le muséographe, tout en tenant compte des exigences du programme scientifique et de gestion des collections, intervient sur la présentation adéquate des objets sélectionnés par le conservateur. Il « scénarise ainsi les contenus en proposant une mise en discours incluant des médiations complémentaires susceptibles d’aider à la compréhension, et se soucie des exigences des publics en mobilisant des techniques de communication adaptées à la bonne réception des messages » (Desvallées et Mairesse 2010). De plus, sa fonction peut être également de coordination ou de régulation pour mener à bien le projet.

… ou « exhibition design », « museumarchitektur »… ?

Ce terme n’est toutefois pas accepté et généralisé sur un plan mondial. Pour les anglo-saxons prédominant dans le développement actuel des musées à l’échelle planétaire, la « museography » conserve pratiquement son sens premier, c’est-à-dire « the enumeration and description of a museum’s collection ». Ils lui préfèrent alors le terme d’« expography » – utilisé de plus en plus souvent en français et traduit par « expographie »- pour désigner les techniques de mise en exposition. D’autres termes sont encore employés dans ce monde muséal non francophone, comme ceux de « design » et de « designer », voire « interior designer », ou encore de « muséum practices ».
Sur le marché des termes pour désigner cet « art de l’exposition », comme l’appellent Kluser et Hegewisch (1998), certains commencent à nommer ce métier : des « expositeurs » Margarido (1989). On trouve encore la « médiatique » (Martinand et Guichard 2000) qui envisage de manière plus large les processus de construction et d’élaboration d’un média, quel qu’il soit. Il s’agit également pour eux de prendre en compte la phase d’appropriation du media sous l’angle de l’impact médiatique ; ce terme est souvent repris dans les productions culturelles numériques, en incluant le plan éducatif.

… ou encore « muséologie » …?

Autre synonyme encore employé en relation avec « scénographie » ou « muséographie », celui de « muséologie » (Giordan 1997, 2011). Dans la plupart des réseaux universitaires français, la muséologie est envisagée autrement, dans son sens étymologique comme l’« étude du musée ». Elle se présente comme une science qui étudie « l’histoire et le rôle dans la société, les formes spécifiques de recherche et de conservation physique, de présentation, d’animation et de diffusion, d’organisation et de fonctionnement, d’architecture neuve ou muséalisée, les sites reçus ou choisis, la typologie, la déontologie » (Rivière, 1981).
A sa suite, seront développé un ensemble d’études pour la plupart très théoriques ; elles mettent l’accent sur la vocation sociale du musée et sur son caractère interdisciplinaire, en même temps que sur ses modes d’expression et de communication renouvelés (Davallon 1999, Scheiner 2007, Maroevic 1998, Desvallées et Mairesse 2010). C’est dans cette perspective que Deloche a suggéré de définir la muséologie comme la philosophie du muséal. « La muséologie est une philosophie du muséal investie de deux tâches : 1. Elle sert de métathéorie à la science documentaire intuitive concrète; 2. Elle est aussi une éthique régulatrice de toute institution chargée de gérer la fonction documentaire intuitive concrète » (Deloche, 2001). D’autres par contre, se sont spécialisés dans l’étude d’éléments particuliers de présentation, comme les cartels (Jacobi 1992) ou les images (Jacobi 2005).
Pour ces muséologues français, la muséologie en tant que science se distinguerait, en quelque sorte, de la muséographie, qui désigne l’ensemble des pratiques liées à la mise en exposition : conception du projet muséal, organisation de l’articulation dans l’espace des contenus et des objets, traduction des impératifs en outils et supports de médiation, etc. Elle se différencierait également de la scénographie qu’ils limitent à la traduction technique du projet dans l’espace physique.

Ces propositions, si elles sont prépondérantes dans l’hexagone, ne sont pas partagées sur le plan international. En Grande-Bretagne, où le terme «museology » est encore assez peu employé à ce jour, on lui préfère dans cette acception le terme de « science museum ». Elles sont également contestées par les personnels de terrain ou par les concepteurs d’exposition qui trouvent leurs travaux trop théoriques et par là peu adaptés à répondre à leurs besoins.

Un processus de conception assistée

Aussi pour mettre en symbiose les aspects théoriques et pratiques, il nous est toujours apparu nécessaire d’utiliser le terme de « muséologie » dans une acception plus globale, partant des questions générales posées par le monde muséal jusqu’à ses applications pratiques pour enrichir la conception d’un musée ou d’une exposition. Par exemple, la Collection –quand elle existe- d’accord,… se suffit-elle à elle-même pour permettre une délectation ou a contrario « faire passer » un «message » ?.. Si oui… quel(s) message(s) envisagés ? Pour quels publics ?
- des repères ? des connaissances ?.. un simple questionnement ?..
- une sensibilisation ?.. une démarche ?..
- un regard sur un problème à traiter, un artiste ou sur… lui ? sur son environnement, sa société ? … et faut-il le concerner en tant que personne ou en tant que citoyen ?
Mais au préalable pour ce visiteur, encore faudrait-il connaître :
- qu’est ce qu’il attend de cette visite ? qu’est-ce qu’il connaît déjà sur le sujet/thème/domaine/problème ? qu’est-ce qu’il aimerait rencontrer ? connaître ? entreprendre ?, etc.. » et comment ?
Par ailleurs :
- quel niveau de lecture d’une exposition a-t-il ?
- quels savoirs et quelles démarches de pensée maîtrise-t-il ?

L’approche de cet ensemble de paramètres, leur mise en interactions a conduit à faire émerger une nouvelle stratégie de conception muséale. En fait, il s’agit d’un nouveau processus de conception « assistée » pour concevoir autrement les espaces et la mise en culture des objets, des textes et autres interfaces. La volonté était de sortir du modèle habituel, linéaire et descendant, où tout part de la seule pensée «radieuse» et incontournable du conservateur/curator/scientifique – chef de projet, fier de ses objets et sûr de son message. Elle lui substitue une approche interactive et régulée, préalable ou intégrée à la phase plus technique. La composante public(s) et une prise en compte des contraintes sont intégrées dans le projet dès le départ, au même titre que le contenu ou les objets :

Sans titre-3

 

Processus de conception muséologique
(à partir de Giordan, Guichard, 2002)

Ainsi, là où n’existe pas de profession spécifique reconnue comme en France, les conservateurs, les termes de muséologie et de « muséologue » s’appliquent à toute la profession muséale. Par exemple et plus précisément, au Québec, en Suisse, au Luxembourg et en Belgique, les personnes qui ont pour tâche d’établir un projet de musée ou de réaliser une exposition – qu’il soit professionnel du musée ou consultant- sont appelés « muséologues ». De plus, en introduisant la dimension « publics » au démarrage du projet, différentes innovations ont trouvé « naturellement » leur place dans ce processus pour pallier aux carences ou obstacles constatés dans l’existant (voir chronique 3/3).

Se pose ainsi toujours la question de comment faire exister la « scénographie » quand aucune entente terminologique ne se met en place sur un plan international. Une conférence de consensus serait la bienvenue dans ce contexte…

(suite à la prochaine chronique 3/3)

Biographie
Davallon, J. L’exposition à l’oeuvre. Paris : L’Harmattan, 1999.
Deloche B., Le musée virtuel, Paris, Presses universitaires de France. 2001
Desvallées, A. et Mairesse F., sd, Concepts clés de muséologie, Armand Colin, 2010
Giordan, A., (sd), Musées et Médias, pour une culture scientifique et technique des citoyens, Genève, GEORG éditeur, 1997
Giordan, Guichard, Des idées pour apprendre, Delagrave, 2002
Giordan, A., Concevoir des expos autrement : conséquences des nouvelles idées
sur l’apprendre, Proceedings of Conférence de Namur,
Guichard, J. et Martinand, JL. Médiatique des sciences, Paris, PUF, 2000.
Jacobi, D., Les étiquettes dans les musées et expositions scientifiques, La lettre de l’OCIM, Dijon, 1992.
Jacobi, D., Images d’exposition, exposition d’images – Editions OCIM, Dijon – 2005
Scheiner T., Musée et muséologie. Définitions en cours, in Mairesse, F. et Desvallée, A., Vers une redéfinition du musée ?, Paris, L’Harmattan, p. 147-165, 2007.
Kluser, B. et Hegewisch, K. L’art de l’exposition : une documentation sur trente expositions exemplaires au XXe siècle. Paris : Éditions du Regard, 1998.
Maroevic, I., Introduction to Museology – the European Approach, Munich, Verlag Christian Müller- Straten, 1998.
Margarido, A. Créateurs, versus expositeurs. 1989.
Martin-Payen, C. Muséographe, quel métier ?, la Lettre de l’OCIM, n°88, juillet-août 2003, pp. 3-8.
Rivière, G.H., 1981. Muséologie, repris dans Rivière, G.H. et coll., 1989, La muséologie selon Georges Henri Rivière, Paris, Dunod.
Waidacher, F., Handbuch der Allgemeinen Museologie, Wien, Böhlau Verlag, 2e éd. 1996.

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