L’apport de la scénographie dans le processus d’acquisition des savoirs ? (3/3)

Texte : André Giordan

Exposition Méditerranée, salle interpellation, oeuvre de l’artiste chinois Huang Yong Ping © MOM / Huang Yong Ping
Exposition Méditerranée, salle interpellation, oeuvre de l’artiste chinois Huang Yong Ping © MOM / Huang Yong Ping

La scénographie apparaît pour les institutions muséales comme un domaine encore jeune ; elle demeure souvent absente ou est convoquée avec discrétion. Heureusement des tentatives originales commencent à structurer le domaine. Elles demandent de visiter au préalable les soubassements du projet envisagé.

Actuellement, la scénographie existante est le plus souvent pensée de façon principalement transmissive (1) , les spécialistes de l’acquisition des savoirs parlent de « modèle transmissif ». Cette scénographie d’exposition guide le visiteur à travers une histoire. Celle-ci se veut « racontée » à travers et par les œuvres et les objets présentés ; elle est escortée par d’immenses cartels emplis de textes, mais également par un parcours qui peut être fléché dans l’espace. Dans les expositions de sciences, il est parfois fait appel à un modèle de tendance béhavioriste (2). Les mises en scène valorisent cette fois la contre-intuition pour faire réagir le visiteur, une tradition de type « presse-bouton » fait le reste.

Repenser les soubassements de la scénographie

Les expertises, les évaluations (3) portant sur les acquisitions potentielles entreprises montrent que les retombées de telles visites sont souvent négligeables. Les scénographes devraient s’en préoccuper, ce que certains d’entre eux ont déjà entrepris. La scénographie devrait permettre la familiarité et l’activité, car la personne ne s’approprie pas l’inconnu sans un questionnement ou une concernation. On n’acquiert pas un savoir sans permettre au visiteur de prendre en compte et d’interpeller ce qu’il sait déjà. De même, une appropriation ne « passe » pas seulement par les yeux et par la cognition ; le corps, l’écoute, comme les ressentis, les émotions ont chacun leur place… Les formes à envisager en scénographie deviennent alors multiples et diverses selon le projet culturel.

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Paramètres indispensables à l’acquisition d’un savoir

Depuis 1995, des tentatives ont été envisagées dans cette direction. La première, véritablement aboutie, fut la rénovation du museum d’Histoire naturelle du Luxembourg (4). Parmi les innovations scénographiques introduites, deux se sont avérées particulièrement pertinentes. En premier, il est apparu nécessaire de concerner, d’interpeller le visiteur, de le mettre en questionnement, pour le faire entrer dans des contenus scientifiques, en lieu et place de lui fournir des réponses à des questions qu’il ne se pose pas ! Sur ce dernier plan, une optimisation a été de différencier les salles, non plus en territoires (5), mais en type de fonctions. Trois types de salles ont été distinguées ; elles ont été nommées « espaces de concernation », de « compréhension » et de « savoir plus ».

Le niveau « concernation » avait pour projet en amont de la visite de questionner le visiteur pour lui donner envie de rencontrer un contenu, une démarche scientifique et des productions de chercheurs. Le niveau « compréhension » fournissait des outils d’investigation, des processus d’analyse et des ébauches de concepts scientifiques. Une organisation proche du laboratoire présentait la science telle qu’elle se fait en mettant le visiteur en situation. Le niveau « savoir plus » permettait de situer le savoir scientifique, soit par rapport à l’actualité, soit en relation à la société (notamment luxembourgeoise) et aux valeurs véhiculées. Il apportait des éclairages sur l’état de la science, de l’environnement et sur les activités des chercheurs. Il était complété à la demande pour des érudits ou des curieux par des réserves « visitables ».

En second, la fonction de la scénographie fut de renverser le rapport au savoir. En lieu et place de partir du savoir scientifique pour décliner des messages à l’intention du public, le parti-pris fut de partir des questions potentielles les plus fréquentes des publics, mises en avant par une enquête :« qui suis-je ? où je me situe ? d’où je viens ? et comment je produis du sens ? »

Des salles différenciées pour apprendre

Un processus de conception identique fut mis en place pour l’exposition Désir d’apprendre à la Cité des Sciences et de l’industrie de Paris (6). L’exposition fut conçue sur le même protocole en diversifiant les espaces sur le mode : « concerner, comprendre, « en savoir plus ». Avant de rencontrer des données sur le processus, le visiteur devait traverser une série d’épreuves ludiques qui le conduisait au préalable à s’interroger sur sa propre façon d’apprendre.

Exposition Méditerranée, Ilot Méduse - © MOM / Renaud Piérard
Exposition Méditerranée, Ilot Méduse – © MOM / Renaud Piérard

Toujours à travers une scénographie qui différencie les salles, une exposition Méditerranée, splendide, fragile, vivante (7) au musée océanographique de Monaco où il s’agissait d’informer le visiteur sur la biodiversité menacée, était découpé en 3 espaces intitulés : « interpellation, compréhension et engagement » Dans ce lieu de sciences, l’interpellation du visiteur souhaitait « jouer» non pas sur la cognition, mais sur l’émotion. Il avait été fait appel à un artiste, Huang Yong Ping, qui, à travers une immense maquette mi-pieuvre, mi-seiche, créait surprise et émerveillement, pour susciter l’attention sur la biodiversité et notamment, sur ses diverses atteintes : pollutions, urbanisation,… A la fin, le visiteur était conduit, au sein d’un espace qui évoquait divers engagements en cours, à prendre ses propres engagements et à les partager sur un interface.

MuCEM - Galerie de la Méditerranée - Écran LED Paysages agricoles méditerranéens - © Studio Adeline Rispal
MuCEM – Galerie de la Méditerranée – Écran LED Paysages agricoles méditerranéens – © Studio Adeline Rispal

Des expositions en cours ouvrent encore de nouvelles pistes pour sortir des scénographies classiques. Dans la galerie de la Méditerranée (8), l’exposition permanente du MuCEM sur la diversité culturelle et l’unicité de l’espace méditerranéen, chacune des quatre « singularités » est conçue comme un univers en soi au travers d’atmosphères différentes pour contrecarrer la raideur et la non évidence d’un contenu de civilisation plutôt abstrait (9).

Le visiteur peut ainsi « caboter » d’une singularité à l’autre, des zones explicatives ont été envisagées entre elles, pour ne pas nuire aux espaces de présentation. De légers voiles s’interposent entre les multiples objets exprimer la porosité entre les cultures et introduire une certaine sensualité. L’introduction d’œuvres contemporaines crée d’autres ruptures pour conserver l’attention du visiteur.

Au fond de vastes écrans LED, dénommés « fenêtres » par les scénographes, introduisent d’autres ouvertures. Ils proposent de longs films originaux, conçus spécialement pour ce projet ; actuellement ceux-ci présentent d’autres réalités de la Méditerranée, soit sur les paysages agricoles (champ de blé ou vignobles), soit sur des lieux caractéristiques (lieux saints de Jérusalem) ou apportent des témoignages (témoignages de cotoyennes issues de diverses cultures). À leur côté, d’autres écrans numériques permettent d’en « savoir plus ». À terme, certains écrans LED pourront servir de lien avec d’autres institutions de la Méditerranée pour présenter des collections situées ailleurs ou discuter en direct avec des spécialistes in situ.

Exposition "Au delà du malentendu", Bassin caresse (requin) © MOM / Renaud Piérard
Exposition « Au delà du malentendu », Bassin caresse (requin) © MOM / Renaud Piérard

Autre exemple l’exposition Requins : Au delà du malentendu du Musée océanographique de Monaco dont le projet est de dédramatiser les requins a été conçue à travers les espaces suivants : « Se familiariser avec les requins, mobiliser les sens des visiteurs et leurs émotions avant de faire appel à leur raison, s’engager pour les préserver et… cohabiter » (10).

Pour permettre d’entrée un autre regard avec les requins, un immense bac plat permet d’approcher et même de « caresser » deux espèces de requins. Nombre de données ont été mises en scène pour interpeller les visiteurs. Notamment, un étonnant aquarium virtuel fournit nombre d’informations sur leur physiologie à la demande spécifique de chaque visiteur. Et pour éviter de trop nombreux panneaux, les personnes qui veulent « en savoir plus » ont de multiples QR à leur disposition. De même que pour l ‘exposition Méditerranée, le visiteur peut prendre des engagements pour la survie de ces espèces menacées.

En conclusion provisoire

En matière d’acquisition de savoirs, le métier de scénographe nécessite ainsi des compétences extrêmement diverses et d’immenses originalités. Or la scénographie n’a pas pour seule vocation de se limiter à ce seul domaine de l’apprendre, elle peut intervenir à d’autres fins. Dans tous les cas, le scénographe est supposé orchestrer un grand nombre de compétences. À la fois concepteur, artiste, ingénieur, organisateur, médiateur, installateur, metteur en son, en image, en scène, voire commissaire invité, le scénographe d’exposition exerce une profession complexe et surtout controversée. La haute technicité de la scénographie actuelle implique le recours à de nombreux prestataires qu’il a pour tâche de rechercher, de sublimer et de coordonner. Or sa priorité reste l’appropriation par des publics très divers d’une pensée qu’un artiste, un curator, un conservateur ou un commissaire n’a pas toujours su clarifier ou pu exprimer de façon compréhensible. Et il se doit de rester humble pour éviter de se substituer au message ou de le polluer !..

Il devient alors évident qu’une formation spécifique serait bienvenue pour qu’une identité naisse, innove et se partage, en écartant la génération spontanée !

 

Pour en savoir plus

http://www.andregiordan.com/museologie/Museologie.htm

http://www.andregiordan.com/formation/formationmediation.htm

Sur l’apprendre

A. Giordan, Apprendre ! Belin, 1998, nlle édition 2002

A. Giordan et G. De Vecchi, Les origines du savoir,  Delachaux, Neuchatel, 1987, réédition Ovadia 2010

1. Ce texte ne développera pas ici les scénographies « tape-à-l’œil » ou « cliché sur cliché » qui prennent le pas sur le contenu et détournent le visiteur.
2. Il existe pour simplifier 5 grands modèles pour décrire l’acquisition des savoirs : les modèles transmissif, imitatif, béhavioriste, constructiviste avec ses nombreuses variantes socioconstructiviste, neuro-cognistiviste, etc… et allostérique. Pour en savoir plus Giordan, A., Apprendre !, Belin, 1998.
3. Ces évaluations ne se limitent pas aux savoirs, elles peuvent concerner des savoir-faire (démarches), des savoir-être (attitude, sensibilisation, changement de comportement,..), etc..
4. La scénographie était assurée par Repérages (Louis Tournoux avec le concours de Jean-Jacques Raynaud, d’Adeline Rispal et d’André Giordan, engagé comme consultant pour le projet).
5. Dans le même temps, cette approche a permis de sortir du cloisonnement habituel des musée de sciences en territoires -botanique, zoologie, géologie, etc..- qui n’a de sens que pour le monde des conservateurs.
6. Les maîtres d’ouvrage et d’oeuvre étaient la Cité des Sciences et de l’industrie de Paris, André Giordan étant consultant contenu et scénographie.
7. Le maître d’ouvrage était le Musée océanographique, le commissaire invité était André Giordan et l’architecte Renaud Piérard.
8. La scénographie était assurée par le Studio Adeline Rispal, André Giordan étant consultant de l’agence.
9. Ces espaces devaient être découpés à l’origine ainsi : « interpeller, décoder, mettre en perspective »
10. La scénographie était assurée par Renaud Piérard, André Giordan était consultant en muséologie du maître d’ouvrage, le musée océanographique de Monaco.

4 commentaires

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