Le « Caring Museum « , un nouveau concept pour un musée inclusif

Cerveau

Opera di Santa Maria del Fiore – Florence – Italy
International Symposium Museology & Values. Art and human dignity in the 21st century Sept. 28-29, 2018 *

Adeline Rispal, architecte, scénographe

Le rôle du musée ne consiste plus à « amener le visiteur à l’œuvre » comme on l’entend souvent, mais à favoriser, quel que soit son âge, son origine sociale et tout au long de sa vie, sa démarche d’autonomie face à sa sensibilité, son ressenti, ses émotions, son intelligence et sa capacité d’empathie qui ancrent sa rencontre avec l’art et les savoirs dans la durée et mettent en action le processus de construction de soi indispensable à son autonomie, son épanouissement et donc à sa créativité.

Un « Caring Museum » serait un lieu de pratique de la rencontre avec soi au travers des œuvres, associé à un lieu de pratique collective de l’art pour tous à tout moment, on y apprendrait à distinguer le beau en soi de ce qui est beau pour soi (qui ne provoquent pas les mêmes effets sur le cerveau), à se soigner par l’art des blessures de l’âme, où l’on puisse vivre une retraite de quelques jours avec une œuvre. On pourrait y rencontrer et échanger avec des chercheurs, des penseurs et des conservateurs et des médiateurs créatifs qui pourraient mettre en commun leurs expériences, un laboratoire de vie en somme pour aider les jeunes générations à construire une société nouvelle, en métamorphoses accélérées.

A. Enjeux contemporains

En 2050, 66% de la population sera dans les villes. Cette croissance exponentielle des centres urbains appelle une réelle inclusion sociale dans tous les champs de l’approche urbaine, sociale et culturelle car ville, société et culture sont indissociables. De nombreux acteurs du développement urbain en ont pris la mesure.

Nous avons tous œuvré ces 20 dernières années pour favoriser l’accès des musées à tous et les communications de ce colloque en attestent, de nouvelles voies ont été ouvertes, explorées par vous tous et bien d’autres, mais force est de constater que les progrès vers un musée inclusif sont lents.

Nous concevons ici l’inclusion, non pas comme le seul élargissement de la fréquentation des musées à des publics dits pudiquement « éloignés », mais comme l’attention affirmée à tous les publics qui n’ont pas accès à leur profond ressenti de l’art, de quelque origine sociologique qu’ils soient, et qui traversent les musées d’un cartel à l’autre, ou n’y pénètrent pas, ce qui revient quasiment au même du point de vue du résultat culturel et social, même si cela est très différent du point de vue économique.

Aujourd’hui le temps presse, les humains subissent pour la plupart ou affrontent pour certains ces nouveaux enjeux sociétaux. On en connait trois principaux :

1. La réinvention des infrastructures urbaines dans le contexte de la crise environnementale
Devant de telles mutations sociales, les infrastructures urbaines sont en train d’être réinventées, les mobilités remplacent la notion de transport en tentant d’apporter des solutions à la crise environnementale.

2. Les technologies ubiquitaires comme accélérateur de changement et leurs 3 conséquences sur nos vies :
a. L’ubiquité instituée comme modalité nouvelle de notre relation au temps et à l’espace.
b. L’hyperconnexion entre nous, et entre nous et les objets connectés.
c. Les big data qui nous rendent, à notre insu, autant producteurs que consommateurs de données qui ont tendance à nous enfermer dans ce que nous connaissons déjà, laissant parfois peu de place à l’exploration, à la découverte.

3. Les enjeux technologiques
Ils ne se limitent pas au numérique et sont autant énergétiques que liés aux progrès fulgurants des biotechnologies et des nanotechnologies.

B. Les nouvelles voies qui s’ouvrent

Face à l’accélération du quotidien, aux évolutions disruptives dans tous les domaines, à ce que Bernard Stiegler nomme depuis deux décennies « la captation de notre attention » par l’industrie de l’image et maintenant du numérique, face aux pathologies sociales et individuelles qui en découlent et touchent avant tout les plus faibles, il est urgent que chacun ait accès à l’éducation de soi, à la connaissance fondée sur l’expérience du réel (plutôt qu’à l’information diffusée en temps réel), à la construction de la confiance en soi, de la distance critique. Il est vital que les humains se rencontrent et retrouvent leur place dans l’espace public dont les musées font partie.

Le lifelong learning est au cœur de la société inclusive de demain. Le concept de Learning City, qui se développe en Europe, « is a movement that promotes collaboration of the civic, private, voluntary and education sectors at the level of a village, town, or city, enabling every person to participate and contribute to the development of their community.”
Il a pour but de permettre à tous, quel que soit son âge, ses origines et ses moyens, d’accéder à des apprentissages gratuits tout au long de sa vie dans le but de permettre à nos sociétés urbaines de faire face aux défis de demain.

Les valeurs propres à toute civilisation humaine que sont le partage, de collectif, d’empathie, la conscience de l’interdépendance entre les humains… et donc de leur capacité à collaborer sont indispensables à l’avenir des sociétés urbaines, à leur survie. La perte de ces valeurs entrainerait l’humanité dans un gouffre.

Les institutions culturelles ont un rôle très important à jouer dans ce programme ambitieux comme le montrent déjà de grandes institutions présentes ou absentes de ce colloque.

Je citerai pour exemple le documentaire de Frederick Wiseman Ex Libris : The New York Public Library sur le magnifique travail de ce réseau de bibliothèques financé à plus de cinquante pour cent par la ville de New York montre la capacité des institutions à relever ce défi. Pendant plus de trois heures, le cinéaste nous montre la diversité du public et des moyens dans ces lieux de convivialité dédiés à l’éducation. On peut lire, jouer, regarder des films, faire des réunions, participer à des salons de l’emploi, apprendre à utiliser les outils numériques, assister à des conférences, écouter des concerts, danser avec son bébé… la culture, l’éducation et l’instruction dans la même institution.

Le concept de Troisième lieu, théorisé au début des années 1980 par Ray Oldenburg et décrit par M. Servet « se distingue du premier lieu, sphère du foyer, et du deuxième lieu, domaine du travail. Il se veut un espace neutre, propice à un échange informel entre tous les membres de la communauté, procurant des opportunités de rencontres autres que celles possibles dans les sphères privée ou professionnelle. Les troisièmes lieux agissent comme « facilitateur social » et « permettent de rompre la solitude ou de contrer l’ennui ».

D’autres parlent de « lieu dans lequel on dispose d’un cadre attentionnel. » et qui permet « l’existence de représentations communes qui ne sont pas uniquement choisies en fonction de l’audience… » , protégées du monde marchand.

C. Apprendre l’empathie esthétique, une clé de l’inclusion ?

On sait aujourd’hui que c’est bien l’empathie qui est la clé de la rencontre entre l’homme et l’art et donc l’invisible, grâce à la découverte des neurones miroirs par l’Italien Giacomo Rizzolatti et son équipe il y a bientôt 30 ans.

Le neurologue français Pierre Lemarquis, qui s’intéresse tout particulièrement à ce qu’on nomme l’empathie esthétique, explique qu’« écouter une musique, admirer une œuvre ou lire un livre aboutissent au même résultat : après la stimulation des zones sensorielles appropriées …notre cerveau se comporte comme si la musique, un tableau ou les personnages d’un roman en avaient pris possession… » décrivant ainsi ce que Merleau-Ponty avait compris et que Robert Vischer a nommé en 1872, « l’empathie esthétique, le ressenti d’intérieur ».

« Nous ne percevons par les sens que l’apparence des choses. Ce qu’elles sont en elles-mêmes, leur intimité, nous échappe sauf par l’empathie qui nous permet d’entrer en résonance avec elles. Il ne s’agit pas d’un simple phénomène en miroir, mais d’une véritable modification de nos circuits neuronaux sculptés par les œuvres pouvant aboutir à des processus émergeant, une nouvelle vision de soi et du monde, le tout, c’est-à-dire l’œuvre, le spectateur et les liens tissés entre eux étant plus que la somme des parties. »

Cette réalité biologique efface-t-elle les frontières sociales face à l’art ?
Bien évidemment non, mais l’apprentissage dès le plus jeune âge de ces mécanismes que nous partageons tous ne serait-il pas de nature à ouvrir l’art au plus grand nombre ?

D. L’exposition muséale comme lieu d’expérience de soi

Tout comme l’exposition, la scénographie a le devoir de participer à la conservation et à la transmission d’un patrimoine humain – artistique, scientifique ou social – pour en favoriser la rencontre par les visiteurs à travers l’exposition.

Mais, elle est bien plus que cela : elle contribue à rendre intelligible et sensible des concepts, des œuvres et leur résonance entre elles.

Car la scénographie d’une exposition est un medium, elle véhicule du sens. Elle articule principalement deux niveaux de médiation : la médiation sensible, celle du langage non verbal et la médiation intellectuelle, celle qui transmet le propos scientifique de l’exposition, sa construction intellectuelle.

L’expérience individuelle de l’exposition est une création personnelle, subjective, renouvelée en permanence, qu’elle fasse appel à nos sensations et nos émotions pour voir le visible et à notre empathie pour ressentir l’invisible, l’incorporer comme dit P. Lemarquis, le laisser nous envahir et nous transformer. Mais elle peut aussi être partagée car nous sommes tous en réseaux : on sait le succès de certaines expositions parce qu’on se passe le mot … donc elle joue un rôle social, voire affectif, fort.

L’exposition est une expérience holistique, car elle nous affecte dans toutes ses dimensions à la fois, qu’elles soient physiques, émotionnelle, sociale, culturelle et spirituelle.

Le visiteur interagit en permanence avec l’environnement qui l’entoure. Le contexte urbain, familier ou étranger, l’architecture, l’organisation spatiale et ses mouvements dans l’exposition sont les différentes échelles d’espace et de temps qu’il va traverser. C’est là que se jouent les divers niveaux de perception du lieu par les visiteurs dont les interactions avec la perception des œuvres sont primordiales. Car mémoire et espace sont liés, comme l’avaient anticipé les Romains, la zone du cerveau nommée l’hippocampe jouant un rôle central à la fois dans la mémoire et dans la navigation spatiale.

L’exposition est une expérience de l’éternité car ce que l’artiste a transmis dans son œuvre il y a des siècles va entrer en résonance et transformer les circuits neuronaux des visiteurs et donc leur rapport au monde.

On se cherche, soi-même, dans une exposition.
« Nous sommes avant tout narcissiques » disait le biologiste Henri Laborit dès les années 70 . Tout comme dans les autres situations de rencontres (sociales, littéraires, cinématographiques…), nous recherchons ce qui nous ressemble, ce qui va résonner en nous.

Dès 1939 dans Le regard , le conservateur Georges Salles (directeur des musées de France de 1945 à 1957), comparait la rencontre entre l’amateur et l’œuvre avec une rencontre amoureuse.

Aujourd’hui, Pierre Lemarquis confirme aujourd’hui l’intuition de Georges Salles :
« Face à l’œuvre d’art, notre système de décryptage des informations visuelles, situé à l’arrière de notre cerveau, se met en route…notre cerveau se comporte face à une œuvre comme s’il était face à un être vivant. Les neurones miroirs, reliés aux circuits impliqués dans l’empathie, nous poussent à imiter ce que l’on voit dans l’œuvre, à entrer en résonance avec elle. Enfin s’enclenche le système du plaisir et de la récompense si l’œuvre nous plaît… Quand on regarde une œuvre d’art, elle nous attire dès l’instant où elle contient quelque chose qui nous ressemble, qu’elle dégage un sentiment de familiarité, de sécurité ou quoi que ce soit qui, inconsciemment, nous rappelle un élément de notre histoire personnelle ou de notre culture…Ce mouvement de va-et-vient, entre l’œuvre d’art dans laquelle on se projette et notre cerveau, fait que notre vision s’élargit peu à peu. »

Pierre Lemarquis nous met également en garde contre la lecture d’un texte ou l’écoute d’un audioguide dans ce processus fragile car elles dirigent les informations vers d’autres zones du cerveau, impliquées dans la lecture ou le langage, ce qui peut perturber ou interrompre la rencontre selon l’usage qu’on en fait ou l’organisation spatiale de ces médias.

Avec André Giordan, chercheur dans les sciences de l’éducation et de la communication à l’Université de Genève , nous pensons qu’il s’agit pour le visiteur de pouvoir s’approprier l’exposition dans laquelle il élabore son chemin à partir de ce qu’il est, de ce qu’il porte en lui pour aller vers l’Autre et, par-là, vers la Culture. Le commissaire (ou le médiateur) est le « metteur en savoir », il suppose un message, il choisit un contexte, il peut fournir des indices, des clefs de lecture. Le scénographe ou « metteur en scène », choisit le langage non verbal qui permet aux objets de rencontrer l’espace émotionnel et symbolique du visiteur.

L’exposition est ainsi l’art de favoriser la rencontre entre l’Homme et les œuvres de l’Homme et de la Nature. Elle est un relais, un facilitateur, un intermédiaire entre l’univers du visiteur et celui de l’œuvre.

Nous parlons ainsi de médiation sensible (Rispal, 2009) pour qualifier cet apport essentiel de l’architecture de l’exposition dans la perception des visiteurs et dans leur aptitude à s’ouvrir à eux-mêmes donc à l’Autre.

Mais qui apprend aux hommes et aux femmes à écouter leur ressenti personnel ?

E. Le « Caring Museum », lieu de construction d’une société inclusive

Lieu de la transmission, du don, de l’échange, du lien entre les humains dans le temps et dans l’espace, le musée est aussi le lieu de la matérialité, du tangible, de la convivialité transgénérationnelle, de la mixité culturelle. Il est « un des lieux qui donnent la plus haute idée de l’homme » disait André Malraux.

Le rôle du musée ne consiste plus à « amener le visiteur à l’œuvre » comme on l’entend souvent, mais à favoriser, quel que soit son âge, son origine sociale et tout au long de sa vie, sa démarche d’autonomie face à sa sensibilité, son ressenti, ses émotions, son intelligence et sa capacité d’empathie qui ancrent sa rencontre avec l’art et les savoirs dans la durée et mettent en action le processus de construction de soi indispensable à son autonomie, son épanouissement et donc à sa créativité.

Un musée où l’on apprendrait à recevoir l’art au plus profond de soi et tout au long de sa vie n’est-il pas à inventer ?

Un « Caring Museum » serait un lieu de pratique de la rencontre avec soi au travers des œuvres, associé à un lieu de pratique collective de l’art pour tous à tout moment, on y apprendrait à distinguer le beau en soi de ce qui est beau pour soi (qui ne provoquent pas les mêmes effets sur le cerveau), à se soigner par l’art des blessures de l’âme, où l’on puisse vivre une retraite de quelques jours avec une œuvre. On pourrait y rencontrer et échanger avec des chercheurs, des penseurs et des conservateurs et des médiateurs créatifs comme vous qui pourraient mettre en commun leurs expériences, un laboratoire de vie en somme pour aider les jeunes générations à construire une société nouvelle, en métamorphoses accélérées.

A.R.

*Cette conférence est en cours de publication en anglais dans les actes du colloque  Museology & Values. Art and human dignity in the 21st century, sous la direction de Thimothy Verdon, Brepols Publishers, Londres (prév. 03/2020)

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