Soft power et musées en émergence

Texte : Serge Renimel

Resplandor y Soledad de Cai Guo Qiang
Resplandor y Soledad de Cai Guo Qiang. Photo : Carlos Alcocer by-nc-nd – flickr.com

Les nouveaux maîtres du monde auront-ils encore longtemps besoin de nos talents?

Depuis la fin du siècle passé, nous sommes témoins, et parfois acteurs d’une sorte de ‘conquête muséographique’ de l’Orient qui est mue sans ambigüité par notre impérialisme culturel. À une échelle économique certes bien marginale, elle perpétue assez fidèlement le schéma de la colonisation commerciale et culturelle des espaces orientaux au XVIème siècle, celle qui initialisa la mondialisation, et les siècles d’or des puissances européennes.

Aujourd’hui, les expéditions occidentales ne sillonnent plus l’Océan Indien en caraques, mais leurs modestes avatars le survolent en business class, depuis la Péninsule arabique jusqu’à la mer de Chine. Dans le domaine des expos et des musées, délégués par leurs gouvernements ou leurs grandes institutions d’origine, nos professionnels des musées sont aussi, en réalité, des vecteurs diplomatiques qui facilitent la globalisation de nos stéréotypes culturels. Nombre d’aventuriers indépendants parcourent aussi le Moyen Orient, l’Asie et l’Insulinde en tentant d’y placer des productions d’expos d’art calibrées à l’origine pour une fraction privilégiée des publics européens et nord-américains, mais dont l’équilibre financier sur nos seuls marchés intérieurs devient de plus en plus incertain.

Nous les avons observés, puis nous avons fait mieux.
(Proverbe chinois)

La suprématie de nos modèles muséaux est-elle acquise ?

Ainsi, dans les coulisses du milieu muséal européen, les responsables et acteurs culturels ont souvent le plus grand mal à s’affranchir des clichés concernant les pays émergents, et qui ont encore largement cours dans l’opinion publique. Certes, chez les nouveaux riches de la planète, nombre d’expositions ou de créations de nouveaux musées contribuent à entériner l’idée qu’ils accapareraient un peu servilement nos modèles muséaux en vertu de leur excellence supposée (…de leur suprématie ?). Ceci pour en tirer un profit immédiat de prestige, d’attractivité touristique, et – au mieux – de marketing urbain. Tout-à-fait comme les responsables politiques de nos provinces nous y ont habitué depuis trente ans…

En Europe, il est donc incontestable que la vision qui perdure au sein du microcosme culturel se satisfait d’une incapacité supposée des pays émergents à forger leurs propres modèles muséaux et savoir-faire expographiques. Et – a fortiori – à innover en la matière, sur la forme, et surtout pour le fond. En d’autres termes, ils omettraient de s’interroger vraiment sur les stratégies originales de leur propre développement culturel, et sur les outils les plus pertinents pour le servir, qui ne sont pas nécessairement les nôtres.

Tous les pays émergents subissent-ils sans broncher la vague d’exportation de nos certitudes muséales? Auraient-ils renoncé d’emblée à ouvrir leur propres voies en la matière? Combien de temps encore le monopole anglo-saxon et européen sur l’ingénierie culturelle et ses métiers créatifs associés résistera-t-il?
À court terme maintenant, quel sort attend les micro-PME qui picorent les miettes d’un marché désormais globalisé et industrialisé qui passe en ce moment même sous contrôle de la grande distribution des loisirs culturels?

Les éléments de réponse ne s’obtiendront pas en conservant des œillères corporatistes… Ni en espérant s’appuyer sur des études fiables de prospective des marchés potentiels en matière de musées et d’expositions, qui n’existent évidemment pas. Par contre, un cadrage plus large des tendances émergentes est certainement de nature à nous éclairer sur un avenir pas si éloigné où de nouvelles formes de coopération est-ouest s’imposeront.

PHOTO : National Palace Museum à Taïpeï
PHOTO : National Palace Museum à Taïpeï

La vraie politique muséale des émergents reposera sur leur soft power

Ainsi, deux universitaires américains ont récemment publié une chronique intitulée «How the humanities support economy». Émanant d’intellectuels ayant milité de longue date pour la culture, cet article évite le plaidoyer pro domo, comme l’antienne remâchée du levier économique. Dans ce cas, il s’agît surtout de signaler le paradoxe apparent qui est celui de grands pays émergents – et pas des plus démocratiques – convaincus de l’intérêt de développer leur potentiel de soft power, en assumant la réelle prise de risque sociale et politique qu’implique un tel pari pour leurs gouvernants.
Les auteurs rappellent que les sciences humaines et sociales marquent désormais le pas dans nos démocraties en déclin. À l’inverse, de grands pays émergents, réputés peu enclins à tolérer la libre expression de leurs citoyens, en apprécieraient le potentiel concurrentiel avantageux dans un monde de plus en plus interconnecté.
Ziegler et Zimmermann observent que la Russie et la Chine considèrent désormais comme économiquement fondamental l’investissement dans les sciences humaines et sociales; ceci au niveau de la recherche, de la formation, comme dans la diffusion culturelle. Les responsables de ces pays auraient donc compris que, depuis le milieu du siècle dernier, le leadership industriel et technologique mondial des U.S.A. ne s’était pas seulement fondé sur leur impérialisme et leur puissance militaire; ils ont tiré les leçons des investissements culturels de longue haleine qui ont consolidé le socle de créativité et d’innovation à l’américaine; et permis de drainer vers les U.S.A. et d’y intégrer l’essentiel des meilleurs talents de la planète.

Pour notre part, concluons que le levier culturel du développement économique et sociétal est une évidence déjà trentenaire pour certains d’entre nous. Cette instrumentalisation des sciences humaines et sociales, au pieux prétexte de les voir toujours plus convenablement dotées, concerne aussi les musées et expositions, qui en sont des vitrines d’excellence. Il semblerait que certains des pays émergents majeurs développent aujourd’hui une vision prospective et politique qui transcende le mercantilisme ou la simple quête de prestige, et qu’ils privilégient les implications plus profondes et complexes du soft power. Comme en matière d’écologie, la construction de nouvelles formes sociales et d’une réelle qualité de vie est un objectif que la raison commence à imposer à leurs élites et à leurs dirigeants, à défaut de leur conviction civique. Certains pays leaders mondiaux ascendants jettent donc dès maintenant les bases de légitimation de leur futur modèle social, qui ne pourra plus seulement reposer sur une suprématie militaire, technologique ou financière. Ils ont parfaitement intégré qu’on ne peut pas espérer maintenir durablement une telle puissance sans une compréhension profonde et nuancée de toutes les cultures et une ouverture permanente à l’art et à la création. Là aussi, cynisme et réalisme font donc bon ménage…

C’est sans doute dans ces perspectives qu’il faut interpréter la translation géostratégique de la muséomania de la fin du siècle dernier depuis l’ancien monde atlantique vers les pays émergents; et, au premier chef, vers l’Asie.
En tous cas, ce serait un contresens de ne voir qu’une soudaine frénésie d’attractivité touristique ou des accès d’arrogance de nouveaux riches dans les milliers de musées et d’expos surgis des sables ou mis en chantier au cœur des métropoles indiennes ou asiatiques depuis moins d’une décennie. La majeure partie de ces programmes s’inscrit dans une stratégie de maillage dense et pérenne d’équipements destinés en priorité aux ressortissants locaux. Et c’est aussi là que s’inventent et se structurent les sociétés de demain sur des modèles qui – au-delà des apparences – ont de bonnes raisons de ne pas être de serviles répliques des nôtres, eux-mêmes très largement périmés pour le fond.

CI-DESSOUS LE TEXTE EN FORMAT PDF
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12 commentaires

  1. Evelyne L

    Magistral! LE blog que l’on attendait! Car il n’y a rien de sérieux sur les avancées du grand monde pour les musées, la muséographie. Le peu qui existe est tragique, prenant comme « mesure de qualité » l’occident, traquant la moindre copie formelle des modéles français, pourtant souvent confits à force de se recopier depuis des siècles. Vite, un prochain billet, on a hâte! Moi j’aimerais bien, aussi, que ce blog évoque les questions comme: quid des suites de la culture US?( Meanstream de F.Martel), ou encore de la généralisation, ou non, de la culture collaborative( co- création, participative, etc…)?

    • Francesco

      Salut Evelyne ;) Merci pour ton enthousiasme.
      Tu parles de la généralisation (vulgarisation?) de la culture collaborative et cela m’interpelle. Je crois que le mouvement collaboratif arrive à un moment capital qui exige certaines redéfinitions du modèle économique et éthique pour garantir sa pérennité. Peut-être un prochain article sur le sujet..? ;)

    • Serge Renimel

      Evelyne a trouvé le qualificatif pertinent:’confits’. Le monde des musées occidentaux est en effet bien confit en dévotion de ses propres modèles (archaïques). Sa contagion par la culture collaborative apparaît encore insignifiante. Dans les process de la production muséographique actuelle, quelles sont les avancées d’organisation, les évolutions de processus de décision partagée, les modes d’échanges nouveaux depuis 1/2 siècle ou plus? Nos institutions muséales n’ont toujours pas atteint le 1.0, alors que le niveau standard de nos vies quotidiennes est désormais le 4.0… Tous éléments de démentis et témoignages contraires seraient les bienvenus.

  2. Serge Renimel
    Serge Renimel

    L’ouverture du Louvre d’Abu Dhabi vient d’être confirmée pour fin 2015. La Direction parisienne annonce également que l’exposition inaugurale sera « Le Louvre et l’Europe au temps des Lumières ». Tout est dit.
    Pendant ce temps, les musées américains pressurés par la crise apparaissent en pleine effervescence intellectuelle, et prêts à réinventer leur paradigme. Il est vrai que, pour la plupart, les attentes profondes de leurs publics potentiels et futurs sont leur première priorité…

  3. Estable Pierre

    Merci pour cet article,
    le problème est effectivement passionnant et constitue une véritable mine de projets de recherches, en commençant, bien évidement par la (re)présentation de l’art chinois en France que ce soit au musée de Fontainebleau, dont les collections sont le plus souvent invisibles à la ,relativement à son importance, faible part de l’art chinois au musée Guimet.

    贺瞥

    • Serge Renimel

      Vaste et passionnant sujet, en effet. Le principe des ‘regards croisés’ est désormais un standard de l’historiographie contemporaine, mais les musées tardent bien à y venir. On a encore en mémoire le manifeste de J.Kerchache paru dans Libération en 1990 ‘Pour que les chefs-d’oeuvre du monde entier naissent libres et égaux’. Et les levées de bouclier outragées de ceux qui prétendaient, dix ans après, interdire l’intrusion des Arts Premiers au Louvre… Pour la civilisation chinoise, de belles (et trop rares) perçées récentes avec des expos comme ‘Fils du ciel’ (Bruxelles 2009-2010) ou ‘La soie et le canon’ (Nantes juin/sept 2010).

  4. Sophie Tan-Ehrhardt

    Merci pour cet article intéressant bien qu’un peu pessimiste selon moi. Je suis d’accord avec la problématique des musées français « confit en dévotion de [leurs] propres modèles »; surtout lorsqu’il s’agit de grands musées type le Louvre.
    Mais généraliser à l’Europe entière c’est un peu exagéré. Je reviens de la conférence Best in Heritage (http://www.thebestinheritage.com/conference/about/) et je n’ai pas eu l’impression que les musées européens présents lors de cet événement étaient confits dans de vieux modèles bien au contraire! Je pourrai citer le Lennusadam Seaplane Harbour Museum de Tallinn en Estonie qui propose à ses visiteurs de leur envoyer par email la documentation qu’ils n’ont pas envie/le temps de lire sur place. Ou encore le Natuurmuseum Fryslân de Leeuwarden aux Pays-Bas que l’on peut visiter via Street View. Il y en a d’autres en Europe. Souvent ce sont des « petits/moyens » musées dont les gens en interne cherchent réellement à innover et à changer les modèles ! ;) Il y a de l’espoir!

    • Serge Renimel

      Oui, bien d’accord, ‘smart is beautifull’ et ce sont effectivement les micro-musées et les moyens en régions qui avaient déjà initié la ‘nouvelle muséologie’ voici juste 30 ans. Par ailleurs, un rappel épistémologique: la plupart des musées britanniques, ou ceux d’Europe du nord qui sont sous influence des pratiques anglo-saxonnes, peuvent continuer à innover parce qu’ils sont portés par des valeurs culturelles et un environnement sociétal bien plus ouverts et favorables que ceux de ‘notre vieille europe’.

  5. Stéphane Bezombes

    Merci pour cet article. Evidemment vous avez raison sur l’arrogance occidentale en matière de développement culturel vers les pays émergeant. C’est particulièrement vrai pour la vieille europe, qui copie le modèle anglo-saxon. Le softpower americain dans le domaine muséal à l’étranger est énorme – normes US qui deviennent des standards mondiaux, consultants internationaux qui impose les référentiels structurant, politique des publics centrée sur l’edutainment, etc.
    On observe moins ce tropisme chez les japonais (par exemple…)

  6. Serge Renimel

    Il serait intéressant de montrer comment les japonais, pourtant américanisés à outrance au quotidien, réussiraient à échapper à l’influence du mainstream muséologique. C’est le concept même de musée qui devrait être reexaminé entre l’est et l’ouest, parce que les rapports sensibles à l’art ou à l’héritage historique y sont profondément divergents. Plus généralement, Il serait vain de s’insurger seulement de l’arrogance occidentale qui a plié le monde à sa voracité matérielle depuis 500 ans, et prétendu aussi le soumettre exclusivement à ses standards religieux et modèles culturels. Sauf angélisme, c’est ainsi que les civilisations se sont affirmées, puis consumées en se croyant installées pour l’éternité. Ce qui est passionnant aujourd’hui, c’est que les ex-maîtres du monde semblent globaliser l’empire de leurs outils culturels, alors même qu’ils perdent le contrôle des autres fondamentaux.

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